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Paris

LE BIJOU DE L’OPÉRA DE PARIS

Interview avec Aurélie Dupont


  • Aurélie Dupont in „La Bayadère“ Foto © Anne Deniau / Opéra national de Paris
  • Aurélie Dupont mit Nicolas Le Riche in „Onegin “ Foto © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
  • Aurélie Dupont in „Kameliendame“ Foto © Hidemi Seto / Opéra national de Paris

Aurélie Dupont est une grande star de la danse française. Promue au rang d’étoile de l’Opéra de Paris en 1998, elle a conquis depuis toutes les grandes scènes mondiales, du Japon aux États-Unis. Son répertoire est très diversifié. Dans cette interview, elle parle entre autres de deux de ses ballets préférés, « Onéguine » et « La Dame aux camélias », de sa rencontre avec Pina Bausch qui a changé sa vie, et de sa passion pour les bijoux. JB : Comment attaquez-vous un rôle comme celui de Tatiana ? AD : Tout d’abord, je lis l’histoire, mais la lis vraiment très longtemps avant. Ensuite, j’essaie de décomposer le personnage en fonction du ballet. Pour Onéguine par exemple, je me suis dit : au début, Tatiana a tel âge, elle a ce caractère-là, elle a cette façon d’aimer et à la fin, elle termine comme ça. Et j’essaie de faire un chemin entre les deux, quelque chose d’équilibré. Je trouve les éléments en moi-même. Pour moi, par exemple, Tatiana est très jeune et naïve au début, elle n’a pas beaucoup d’expérience amoureuse, elle n’a pas conscience d’être belle ou pas belle… Donc je me pose beaucoup de questions, j’essaie d’y répondre du mieux que je peux, et après, j’arrive à construire mon personnage. Je procède comme si c’était un tournage de film, où il y a une scène avant que vous tombiez amoureuse, une scène où vous tombez amoureuse, et la scène à la fin où vous vous déchirez. C’est très cadré, c’est très précis dans ma tête. JB : Quelle est pour vous la différence entre ce style particulier de ballets que représentent « Onéguine », « Manon », « La Dame aux camélias », et d’autres grands ballets narratifs au 20e siècle ? Comment vous sentez-vous en interprétant ces rôles ? Pourquoi ces ballets réussissent-ils selon vous à créer de l’émotion? AD : Parce que ce sont des tragédies. Les tragédies, c’est ce que je préfère danser, parce qu’il y a un vrai travail d’interprétation à faire. Ce sont des sujets très actuels : tous les jours, il y a des ruptures amoureuses, des arrachements. J’en ai vécu comme tout le monde, et c’est quelque chose de toujours présent. En outre, j’aime beaucoup l’évolution du personnage dans chacun de ces ballets. On sent vraiment les années qui passent, on sent la maturité qui arrive. C’est pour cela que je ne me lasse pas d’interpréter ces personnages-là. À chaque fois, je vis complètement l’histoire, et ce n’est jamais exactement la même. Ça dépend aussi des partenaires, qui ont tous un jeu, un caractère différent. Je suis une danseuse très instinctive, et j’aime bien réagir en fonction de ce qu’un partenaire me propose. JB : Parlant de tragédies, avez-vous eu la même sensation de vivre l’histoire et d’évoluer au fil du ballet en dansant « Carmen » de Roland Petit ? AD : « Carmen », c’est un très joli ballet. Il est court et très difficile techniquement. Physiquement, c’est beaucoup plus dur qu’« Onéguine » par exemple, parce que c’est vraiment très resserré. Comme ça va très vite, l’évolution est difficile, parce qu’on n’a pas le temps, tout s’enchaîne. On est tout le temps dans une fatigue physique, ce qui n’est pas le cas dans « Onéguine » ou « La Dame aux camélias ». Dans « Carmen », je préfère le pas de deux de la fin, celui de la mort.
En tout cas, chez Roland Petit, il n’y a pas de liberté. Dans « Onéguine », il y a aussi une structure, tout est écrit, les personnes qui remontent le ballet sont sévères et rigoureuses sur les pas. Elles étaient très pointilleuses sur les détails, il y a eu beaucoup d’obligations, il ne fallait pas changer l’angle d’une main… Mais malgré tout, la façon d’interpréter est très libre, la façon de jouer peut être très personnelle. Je trouve cela agréable, parce que dans « Carmen » de Roland Petit, tout est très chronométré.
JB : Avez-vous un rôle préféré parmi Manon, Marguerite et Tatiana ? Comment se distinguent-ils ? AD : J’ai d’abord dansé Manon. La première fois, j’étais très jeune, je n’avais pas beaucoup d’expérience du métier. J’avais adoré le faire et je suis très contente de le refaire cette année, parce que je suis sûre que cela va être très différent et que ma construction du personnage sera meilleure. Je trouve que quand on est plus âgée, on peut facilement jouer une jeune fille et une femme de mon âge. Mais quand on est plus jeune, c’est très difficile de jouer une femme qui est plus âgée. Moi, plus jeune, j’avais un visage très enfantin, très bébé. Si on interprète le rôle de Manon quand on est jeune, quand on a vingt ans, on n’est pas forcément juste simplement parce qu’on est jeune. Quand on est plus âgé, le jeu est normalement plus juste, plus équilibré. Si je devais choisir, je dirais probablement que mon ballet préféré est « La Dame aux camélias ». C’est parfait. J’aime ce ballet, parce que j’adore l’époque, j’adore la musique – la musique est très importante pour moi, et je crois que Chopin, c’est vraiment ce que je préfère. Dans « La Dame aux camélias », toute la musique me transporte complètement.
En outre, il y a une évolution dans les pas de deux qui est magnifique, il y a plusieurs fils narratifs… Mon cœur penche vraiment vers « La Dame aux camélias ». Dans « Onéguine », le ballet porte le nom d’Eugène Onéguine, non celui de Tatiana.
La première fois que j’ai dansé « Onéguine », j’avais l’impression que je ne correspondais pas exactement à la Tatiana que les personnes qui ont remonté le ballet attendaient. Et quand je l’ai refait cette année, elles avaient trouvé que j’avais fait énormément de progrès, et que c’était beaucoup mieux que la première fois. Ce qui me trouble parfois, c’est qu’au début, Onéguine est tellement froid, hautain, peut-être un tout petit peu prétentieux, car j’ai du mal à croire qu’une jeune fille puisse tomber amoureuse d’un homme aussi désagréable. JB : Peut-être le voit-elle vraiment comme le héros de ses livres, et elle ne voit pas du tout sa vraie personnalité… AD : Oui, elle est complètement naïve et elle ne voit pas tous ces défauts-là. Mais quand même. Je me suis toujours dit : jamais de ma vie je ne pourrais tomber amoureuse d’un homme comme lui.
Mais j’aime beaucoup ce ballet, et quand je partirai à la retraite de l’Opéra, je voudrais faire mes adieux soit dans « La Dame aux camélias », soit dans « Onéguine ».
JB : Quelle importance le partenaire a-t-il pour vous dans ces ballets ? AD : Le couple est primordial. J’ai souvent dansé « La Dame aux camélias » avec Manuel Legris, et quand il est parti à la retraite, je n’avais plus de partenaire. Je ne peux pas danser ce genre de ballets avec n’importe qui. Evidemment je fais seulement semblant chaque fois de tomber amoureuse, mais sur scène, quand ça m’arrive, j’y crois. Et avec certains partenaires, c’est impossible. Dans ces cas-là, je ne préfère pas danser. Ces spectacles sont tellement durs, ils sont tellement bons quand ils sont bien faits, que je ne peux pas faire de compromis.
Dans des classiques comme « La Belle au bois dormant » ou « La Bayadère », c’est moins important, mais les tragédies, je ne peux pas les danser avec un partenaire qui ne me convient pas. JB : Je viens justement de vous voir dans « La Bayadère », où vous étiez éblouissante. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces rôles très techniques et que vous avez déjà souvent dansés ? Cela vous amuse-t-il toujours autant de les danser ? AD : J’avoue que plus j’ai la chance de danser des tragédies, plus j’ai du mal à danser des ballets comme « La Bayadère » ou « La Belle au bois dormant », parce que ce sont des ballets qui ne me ressemblent pas beaucoup. Je les danse avec plaisir, mais artistiquement, je n’ai pas vraiment de passion pour ces ballets-là. Je les trouve beaux, et puisqu’ils sont très durs, ils me font travailler ma technique. Je les danse du mieux que je peux, mais au fond de moi, dès que j’arrive dans ma loge, je décroche. En revanche, après « Onéguine » ou « La Dame aux camélias », je reste longtemps dans ma loge, j’ai du mal à rentrer chez moi, j’ai du mal à retrouver ma vie. J’ai vraiment besoin de passion et de me mettre en danger. Dans « La Bayadère », je ne me mets en danger que techniquement, pas artistiquement.
JB : Avez-vous maintenant l’assurance de ne plus avoir peur de la technique ? Vous paraissez très souveraine dans « La Bayadère »… AD : Ah non, j’ai toujours peur. J’ai toujours eu peur. Mais au bout d’un moment, cela m’amuse aussi. Je suis joueuse, j’aime jouer aux cartes, au poker… C’est vrai que la technique, c’est un peu comme une partie de poker : ça passe ou ça ne passe pas. Puis je n’oublie pas que finalement, ce n’est que de la danse, il n’y a rien de sérieux ou qui va changer le monde. Ma technique, ça va parce que je travaille beaucoup, mais il m’arrive quand même d’avoir peur de la technique dans « La Bayadère ».
JB : Et « Giselle » ? On m’a toujours dit que ce ballet n’est pas comme un classique normal, qu’on peut toujours le redanser, parce qu’à chaque fois, c’est différent… AD : J’ai un peu honte, mais personnellement je n’adore pas « Giselle ». Peut-être parce que je ne le danse pas assez bien. Peut-être quand je le danserai vraiment bien, j’aimerai bien « Giselle ». Ça n’a jamais été un ballet qui m’a transportée. Je suis quelqu’un de très logique, et pour moi, dans le 1er acte de « Giselle », il y a quelque chose qui n’est pas logique, et par conséquent, j’ai du mal à l’interpréter. Il s’agit de ceci : Giselle est une femme qui est jeune, qui est fragile du cœur, qui adore danser et qui a une joie de vivre incroyable. Pendant tout le 1er acte, cette Giselle ne fait que danser, elle ne sort pratiquement jamais de scène, elle transpire, elle court... Je suis toujours complètement épuisée après le 1er acte. Alors comment peut-on croire qu’elle a le cœur fragile alors qu’elle a dansé pendant si longtemps ? Puisque « Giselle » est quand même un monstre de ballet, j’aimerais bien qu’on m’explique cela. Je trouve que c’est un joli ballet, j’aime bien le voir dansé par d’autres – je pense qu’il y a peut-être des choses que je n’ai pas encore trouvées dans « Giselle », et c’est pour cela que je pense ainsi. Parce qu’en général, quand j’aime un ballet j’ai tout essayé, tout trouvé, retravaillé, j’ai eu des moments où je n’étais pas bien, des moments où j’étais bien. Mais peut-être que je ne danse pas assez bien « Giselle » pour vraiment comprendre le ballet.
JB : Quelles sont pour vous les qualités qu’il faut avoir pour être danseur étoile ? AD : Pour être danseur étoile, il faut être très bon danseur et très bon partenaire. Mais il faut être un artiste avant d’être un bon technicien. Les danseurs qui me séduisent, ce sont des danseurs qui me procurent de l’émotion. Si je vois un très bon technicien qui fait 15 pirouettes, des sauts magnifiques et qui ne me procure pas d’émotion, cela ne me fait aucun effet. Ça me donne envie de rire. Malheureusement, la danse évolue un peu vers le cirque, c’est comme le patinage artistique. Le public reconnaît facilement qu’il y a 4 pirouettes en l’air ou 10 pirouettes sur la glace, et du coup, il y a beaucoup d’applaudissements. En revanche, c’est un tout autre travail de toucher les spectateurs. Cela demande plus de subtilité.
Il y a deux types de danseurs. Les danseurs qui ne sont intéressés que par faire des tours en l’air et des pirouettes ne sont capables de ne rien faire d’autre. Sinon on change. Quand j’étais plus jeune, j’étais comme ça, j’avais une technique très forte parce que je voulais me protéger, et puis au bout d’un moment, je me suis ennuyée et j’ai changé. D’autres danseurs ont envie de raconter des histoires et d’être touchants, et c’est ce qu’ils font de leur vie. Donc pour moi, un très bon danseur est d’abord un très bon comédien, un artiste, quelqu’un qui a de l’instinct. L’instinct est quelque chose de très naturel, c’est comme chez des enfants, ça ne s’explique pas. Je trouve que c’est une très belle qualité. Et puis il faut qu’il soit respectueux, respectueux de sa partenaire, de son habilleuse, du chef d’orchestre, de tout ce qui l’entoure.
JB : À part les ballets qu’on a mentionnés, qu’est-ce qui vous a particulièrement plu dans votre carrière, qu’est-ce qui vous a marquée ? AD : Ce sont surtout les rencontres. Je me souviens qu’on a fait une création à New York de Trisha Brown avec Nicolas Le Riche et Manuel Legris. On a beaucoup ri, on a travaillé très dur, et on a beaucoup voyagé avec cette pièce. Trisha est une femme formidable. On a vécu beaucoup de temps ensemble pour cette création, et cela fait partie de mes meilleurs souvenirs de création.
Il y a aussi la rencontre avec Pina Bausch qui m’a complètement bouleversée, qui a changé toute ma vie, toute ma carrière, elle a tout changé pour moi.
JB : Comment ? AD : Je suis quelqu’un de très timide, d’assez réservée, de très sensible. J’ai toujours caché cette sensibilité parce qu’ici, c’est difficile de montrer qu’on est sensible ou fragile. Cela peut être dangereux parce qu’on se sent faible. Je voulais qu’on me considère comme quelqu’un de fort, et c’est pour cela que j’avais une forte technique. J’ai toujours eu l’étiquette de quelqu’un de très fort, parce qu’on ne peut pas se douter qu’une personne qui fait quatre pirouettes est faible. On peut uniquement se dire qu’elle est forte. C’est ce qu’on disait de moi et cela m’arrangeait. Mais j’en avais assez de jouer ce jeu-là parce que ce n’était pas moi. Je me suis dit : ‘Comment vais-je en sortir ? Maintenant, on ne me met que dans des pièces qui demandent une forte technique, et au fond j’ai envie de faire des tragédies, j’ai envie de faire des personnages qui pleurent, qui aiment et qui souffrent.’ Je voyais donc que je ne prenais pas le bon chemin. Et puis Pina est arrivée. J’avais vu son ballet « Sacre du Printemps » à 15 ou 16 ans, et quand j’ai su qu’elle viendrait à l’Opéra, j’ai voulu auditionner tout de suite. Les auditions étaient très longues, mais j’étais engagée pour danser la première. C’était la première fois qu’on faisait le « Sacre du Printemps » à l’Opéra, et on a travaillé trois mois ensemble. Ce ballet est très dur, la technique est assez violente, et je me faisais très mal physiquement. Un jour, Pina m’a dit : ‘Pourquoi tu fais ça ? Car finalement ça ne m’intéresse pas du tout, moi ce que je veux voir en toi, c’est ta faiblesse, et toi tu me montres ta force. Ta force ne m’intéresse pas, montre-moi ta faiblesse parce que c’est pour ça que je t’ai choisie.’ C’était comme un choc pour moi, parce que je me suis dit qu’elle était très forte, qu’elle avait vu cela en moi et que si j’acceptais de jouer le jeu, j’avais la possibilité de m’ouvrir et de me dévoiler. Elle m’a dit : ‘Ce qui est beau chez les artistes, c’est leur faiblesse et non leur force.’ Par conséquent, j’ai beaucoup réfléchi, je me suis dit que si je ne le faisais pas là grâce à elle, je ne le ferais jamais, et je l’ai fait. Et cela m’a tout à fait changée, du jour au lendemain. J’ai complètement changé de chemin, et c’est vraiment grâce à elle. C’était incroyable.
JB : C’est important pour vous de faire des créations ? AD : Oui, c’est intéressant de rencontrer des chorégraphes. L’année dernière, j’ai travaillé pour la première fois avec Wayne McGregor qui est merveilleux. J’ai adoré travailler avec Sasha Waltz, c’est une femme très talentueuse et aussi une amie très proche. Les rencontres m’intéressent énormément, que ce soit de partenaires ou de chorégraphes. Parfois, il m’arrive de rencontrer des chorégraphes qui ont une idée un peu bizarre de l’Opéra de Paris, ce sont peut-être parfois des chorégraphes qui viennent ici pour avoir une bonne carte de visite, donc quelquefois j’ai été déçue humainement par certaines personnes, mais ce n’est pas grave. J’ai quand même fait de belles rencontres. J’adore travailler avec John Neumeier parce qu’il est très généreux et qu’il donne tout. C’est un conteur d’histoires qui n’a pas peur de raconter ses ballets encore et encore. En revanche, j’ai eu des rapports assez conflictuels avec Roland Petit. Il était très difficile, et comme j’ai un caractère malgré tout assez fort, il y avait de gros clashs à certains moments. Mais cela fait partie de ma carrière et je ne le regrette pas du tout. En tout cas, je ne suis pas quelqu’un qui ne dit rien. Quand quelque chose ne se passe pas bien humainement, je dis que ça ne me convient pas. JB : J’ai vu le documentaire de Cédric Klapisch sur vous que je trouve excellent. Est-ce que pour vous c’est important d’avoir quelque chose qui reste de votre art éphémère, des vidéos, un documentaire, des livres… ? AD : Au début, je me suis dit : à quoi ça sert de faire ce film ? Ce n’est pas que je n’avais pas envie, mais je me suis dit : je suis peut-être un peu jeune pour faire ça… En même temps, c’était Cédric Klapisch et je trouve qu’il a tellement de talent que j’aurais eu du mal à dire non. Et maintenant que ce DVD est sorti, je suis très contente de l’avoir fait parce que quand je l’ai revu, j’ai trouvé que c’était beau. Cela me ressemblait et j’ai l’impression de me reconnaître. Je trouve qu’il y a des images magnifiques, des moments filmés comme au cinéma. Comme j’ai deux enfants – j’en ai eu un deuxième depuis – ce film me fait un super souvenir. Je suis très fière qu’il reste dans la famille et que mes enfants puissent le voir un jour parce que je me rends compte que la carrière d’une danseuse passe très vite. Et puis la rencontre avec Cédric Klapisch était juste incroyable. Il est très gentil, très humble, mais très talentueux. Aujourd’hui je suis très heureuse d’avoir fait ce documentaire, parce que je trouve que c’est un beau témoignage. JB : Est-ce que le fait d’avoir eu des enfants influe sur votre perception de la danse ? Est-ce que vous dansez différemment ? AD : Non. Il y a plein de personnes qui m’ont dit : ‘Tu verras, quand tu auras des enfants, ta vie changera’ – moi, ma vie n’a pas tellement changé. C’est moi qui suis différente, parce que j’ai vieilli, j’ai eu des enfants, donc j’ai évolué, mais ma façon de danser est la même. L’âge, la maturité font qu’aujourd’hui je danse d’une certaine manière, mais je ne pense pas que ce soit à cause de mes enfants.
JB : Vous avez longtemps arrêté la danse à cause d’une blessure. Est-ce que cela vous a changée ? AD : En fait, j’ai toujours dansé blessée. Je ne sais pas ce que c’est que de danser en n’ayant pas mal. J’ai arrêté un an et demi. J’ai été nommée danseuse étoile à 25 ans, et à 25 ans et demi, j’ai subi une opération du cartilage du genou. Après, on m’a dit que je ne danserais plus. J’ai repris la danse, et on m’a dit que je danserais six mois. Maintenant ça fait quand même des années que je danse, alors que j’ai mal tout le temps, tous les jours, mais j’arrive à danser. Et je pense que je vais réussir à danser jusqu’au bout. Je suis une énigme pour les chirurgiens, parce qu’ils ne comprennent pas comment j’arrive à faire cela. Mais comme j’ai toujours eu mal, je ne sais pas quelle est la différence. JB : Quels sont les difficultés et les attraits de votre métier ? AD : La plus grande difficulté, c’est de laisser son physique. Je trouve cela très dur parce que quand je vais arrêter de danser, je n’aurai plus rien. Je n’aurai que des souvenirs, et je n’aurai que des douleurs. On n’en parle pas beaucoup, mais c’est tout ce qui va me rester, à part de jolies photos et des vidéos. J’aurai une prothèse de genou, j’aurai certainement des prothèses de hanches, j’aurai mal au dos, j’aurai mal aux pieds parce que les pieds se difforment, et donc souvent ce qu’on laisse à la danse, c’est son corps. Je trouve que c’est difficile parce que quand on arrête de danser, on est encore jeune. À 42 ans, on n’est pas vieux, mais physiquement, je pense que je vais avoir beaucoup de problèmes. Je ne suis pas la seule, on est tous dans cette situation, mais je trouve que c’est difficile de laisser son corps.
JB : Mais est-ce que vous referiez la même chose ? AD : Oui, bien sûr.
JB : Et les attraits ? AD : C’est la prise de risque, raconter des histoires, être à chaque fois différente, se transformer, se déguiser, j’adore cela. J’ai plusieurs vies, j’ai plusieurs fiancés, à chaque fois j’ai une histoire avec un partenaire du soir, cela me plaît beaucoup. Je pense que cela va me manquer après. JB : Quels sont vos autres intérêts à part la danse ? Avez-vous d’autres passions ? AD : À part mes enfants, ma vie de famille, mes proches, mes amis, j’ai une passion pour tout ce qui est manuel. J’ai fait une collection de bijoux pour la boutique de l’Opéra pour des bijoux de tête qui a très bien marché, une collection pour les enfants et une pour les adultes. Je voulais que ce soit cohérent avec mon métier à l’Opéra, donc j’avais fait une collection à base de laine, de cuir, de rubans, d’élastiques, de strass, tout ce qu’on utilise dans notre métier. Ce n’étaient que des pièces uniques. Maintenant, toute la collection a été vendue, mais j’espère pouvoir en refaire une autre. Cela demande beaucoup de temps, parce qu’il faut avoir l’idée et il faut la réaliser. J’avais fabriqué toute seule à peu près une centaine de pièces à la main, donc c’est beaucoup de travail, mais c’était à l’époque où j’étais enceinte. Maintenant, j’ai moins de temps parce que j’ai beaucoup de choses à faire à l’Opéra et à la maison, mais j’ai mon atelier dans ma loge, et quand j’ai un peu de temps, je fabrique quelques pièces. Je suis quelqu’un d’assez solitaire, et j’aime beaucoup la sensation de travailler toute seule – j’adore peindre, dessiner, refaire des meubles. JB : Y a-t-il des choses que vous aimeriez encore faire dans votre carrière de danseuse ou des personnes avec qui vous aimeriez encore travailler ? AD : J’aimerais beaucoup travailler avec Paul Lightfoot. Je l’avais rencontré et on voulait faire une création ensemble, mais on n’a pas encore eu l’occasion. Comme on est très pris à l’Opéra et qu’on n’a pas beaucoup de liberté pour partir comme on veut, il y a des rencontres qui ne se sont pas faites, et je le regrette.
Sinon, j’aurais adoré travailler « La Dame aux camélias » avec Marcia Haydée. Je ne sais vraiment pas pourquoi elle n’est jamais venue pour répéter les ballets créés par elle et dans lesquels elle était tellement incroyable. En revanche, je suis très contente qu’il y ait l’année prochaine une création de Sidi Larbi Cherkaoui, et je crois que je vais y participer. C’est un chorégraphe que j’adore et j’ai hâte de travailler avec lui !

Veröffentlicht am 06.04.2012, von Julia Bührle in English Reviews

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